Abulcasis de Cordoue (936-1013)

Extrait de texte   Retour page d'accueil du site 

1 - Notice biographique [cette biographie doit beaucoup à l'article de Farid Sami Haddad (Abulcasis, Abbottempo, 1968, 3, pp. 22-25) dont une photocopie nous avait été fournie par notre regretté Ami Paul-A. Janssens, d'Anvers] .

Abul-Quassim Khalaf Ibn Abbas Al-Zahrawi, comme l'indique la fin de son nom est né à Al-Zahra ["La Fleur", en arabe, nom donné à cette ville, par le khalife Abdur-Rahman (ou Adéramane, selon l'orthographe française) III (912-961), en honneur de son épouse qui s'appelait ainsi] , à quelques kilomètres au N-E de Cordoue [après la conquête de l'Espagne par les Arabes (de 711 à 714), Cordoue devint "l'Ornement du Monde", la capitale de l'empire musulman. Elle devait conserver cette prédominance jusqu'en 1226, date où, conquise par les Espagnols (Ferdinand III et Isabelle de Castille) elle perd son influence au profit de Salamanque. Au sommet de son apogée, Cordoue comptait près de 1 million d'habitants, 80 écoles et 50 hospices ! Sa bibliothèque (fondée par Hisham, fils d'Abdur-Rahman I) contenait plus de 600.000 ouvrages, répertoriés dans un catalogue de 44 tomes! ] d'où le nom d'Abulcasis de Cordoue, par lequel il est le plus communément désigné, en Europe [iI est connu également sous les noms de Al-Zahrawi, Albucasis,Bulcasim et Bulcasi] . Il est considéré comme le plus grand chirurgien de son époque et certainement le plus grand chirurgien arabe de tous les temps. Son oeuvre médicale et chirurgicale est parfaitement connue à travers l'ouvrage qu'il a écrit, Al-Tasrif [le titre complet est Al-Tasrif liman ajiza an Al-Ta'lif] , une encyclopédie de 1500 pages divisée en 30 livres, dont le dernier consacré entièrement à la chirurgie est le plus fameux, et celui qui a eu le plus d'influence sur tout le Moyen-Age [traduit en latin par Gérard de Crémone (1114-1187), il y eut pas moins de 10 éditions dans cette langue entre 1497 et 1544. Tous les chirurgiens médiévaux, postérieurs à Abulcasis, tels Roger de Parme , Guillaume de Salicet , Henri de Mondeville , Guy de Chauliac (parmi ceux que nous avons retenus) ont utilisé son œuvre : Guy, par exemple, le cite 175 fois !] . Le livre 30 contient en plus du texte, la représentation d'instruments chirurgicaux la plus anciennement connue dans toute l'histoire médicale. La plupart de ces instruments ont été inventés par Abulcasis lui-même. Il est bon de rappeler cependant, quelles que soient les qualités réelles du chirurgien arabe, les emprunts non négligeables qu'il a fait (sans le signaler !) à l'oeuvre de Paul d'Egine!

2. Sources bibliographiques

Pour notre travail, nous avons utilisé la traduction de L. Leclerc , 1861.J.B. Baillière, Paris.

3. Extrait de texte  [cf.également Abulcasis de Cordoue /PDF ]

 

( ... )Chapitre LXXXXI               ( ... )Chapitre LXXXXI - De l’extraction des flèches

                                                      Les flèches varient quant à leurs formes et quant à la région du corps où elles seront fixées .

Quant à leurs formes, il en est de grandes et de petites, à fer plein et à fer creux ; il en est qui ont trois, quatre et six angles ; il en est qui ont des appendices.

Au point de vue des organes qu’elles atteignent, on peut les diviser en deux classes. Ou bien elles atteignent des organes importants ayant des cavités, comme le cerveau, le coeur, le foie, les poumons, les intestins, les reins, la vessie, etc. Si une flèche pénètre dans l’un de Ces organes et que vous voyez apparaître les signes de mort, tels que nous les exposerons plus tard, il faut vous abstenir d’en pratiquer l’extraction. Le plus souvent, en effet, ces cas sont mortels. Si vous ne voyez pas apparaître ces sympt6mes fâcheux, et que la flèche n’ait pas pénétré dans la profondeur des organes, il faut l’extraire et panser la blessure.

Tels sont les symptômes qui se présentent quand une flèche a pénétré dans le cerveau en traversant le crâne et la membrane qui recouvre le cerveau. Il survient une violente céphalalgie, de l’étourdissement, du vertige, l’injection et l’inflammation des yeux, la rougeur de la langue, des convul­sions, la perversion de l’intelligence, des vomissements biliaires ; souvent il s’écoule du sang par les narines ou par les oreilles; souvent la parole est coupée et la voix fait défaut. Il s’échappe aussi de la plaie quelque chose de blanc et de mou comme de la bouillie, ou bien encore comme de la lavure des chairs. Si vous voyez apparaître ces symptômes, abstenez - vous de tout traitement et ne cherchez pas à extraire la flèche si elle ne sort pas d’elle -   même.

Tels sont les symptômes quand la flèche est tombée dans le coeur . Elle a pénétré près de la mamelle gauche. On sent qu’elle est fixée dans un corps solide et non pas dans le vide souvent la flèche a des mouvements pareils aux mouvements pulsatoires ; un sang noir s’écoule de la blessure ; les extrémités se refroidissent, il survient une sueur froide et l’évanouissement. Sachez que la mort est alors inévitable.

Tels sont les symptômes de la pénétration de la flèche dans les poumons . Du sang écumeux s’échappe de la blessure ; les vaisseaux du cou se gonflent, le malade change de couleur, sa respiration est haute et il cherche à respirer un air frais.

Si la flèche atteint la membrane (le diaphragme ) qui se trouve dans la poitrine , son entrée sera rapprochée des fausses côtes, la respiration sera haute et   s’accompagnera d’une violente douleur il y aura de l’anhélation et des mouvements de toutes les parties situées entre les épaules.

Si la flèche a pénétré dans le foie, il surviendra une violente douleur et il s’échappera de la blessure du sang dont la rougeur rappellera celle du foie.

Si la flèche a pénétré dans l’estomac , souvent il s’échappera de la blessure des aliments non digérés et le diagnostic sera facile.

Si la flèche a pénétré dans l’abdomen et s’y est fixée, s’il s’échappe de la plaie des matières stercorales, des portions d’épiploon, des intestins dilacérés, alors il ne faut songer ni au traitement ni à l’extraction de la flèche. Si la flèche a pénétré dans la vessie, de manière à laisser couler l’urine età sortir en partie, le malade souffrira violemment et sera dévoué à la mort. Quant aux autres parties du corps telles que la face, le cou, la gorge, l’épaule, le bras, l’épine dorsale, la clavicule, la cuisse, la jambe, etc. , la guérison est généralement possible, si la flèche n a rencontré ni artère ni nerf, et si elle n’est pas empoisonnée.

Je vous rapporterai plusieurs de mes observations relatives aux flèches pour vous guider dans votre pratique .

Or donc, un homme fut atteint d’une flèche a l’angle de l’oeil et près la naissance du nez. Je la lui retirais par le côté opposé au - dessous du lobule de l’oreille. Cet homme guérit, sans qu’il lui survint d’accident du côté de l’oeil

J’en retirai une autre à un   juif, qui avait pénétré dans la cavité orbitaire par dessous la paupière inférieure : elle s’était enfoncée au point que je ne pus en saisir que la petite extrémité par laquelle elle s’unit au bois. C’était une grande flèche, lancée par un arc turc en fer carré et lisse, n’ayant pas les deux oreillons. Le juif guérit et il ne lui survint à l’oeil aucun accident.

J’en arrachais un autre de la gorge d’un chrétien . C’était une flèche arabe, à oreillons. J’incisais par dessus, entre les veines jugulaires elle avait pénétré profondément dans la gorge : j’opérai avec précaution et je parvins à l’extraire. Le chrétien fut sauvé et guérit.

Je retirais une autre flèche qui avait pénétré dans le ventre d’un homme que je croyais perdu. Cependant, après une trentaine de jours, son état n avait pas changé : j’incisais sur la flèche, et je fis si bien, que je l’extirpais, sans que le malade s’en ressentit depuis.

J’ai vu quelqu’un qui avait reçu une flèche dans le dos. La plaie se cicatrisa, et sept ans après la flèche sortit par la fesse.

J’ai vu une femme qui avait reçu une flèche dans le ventre . La flèche resta et la plaie se cicatrisa. Cependant la femme n’éprouva ni gène ni douleurs, et n en vaqua pas moins à ses occupations habituelles.

J’ai vu un homme dans la face duquel une flèche avait pénétré . La plaie se cicatrisa et la flèche resta sans que pour cela le sujet souffrit beaucoup. J’ai vu plusieurs cas de ce genre.

J’ai aussi extrait une flèche à un des officiers du sultan . Elle était entrée par le milieu du nez en inclinant un peu à droite elle était tellement enfoncée qu’elle avait complètement disparu. Je fus appelé pour le soigner, trois jours après l’accident. Je trouvai la plaie très étroite ; je l’explorais avec un stylet fin, mais je ne sentis rien. Cependant, le malade éprouvait de la gène et de la douleur à droite, au - dessous de l’oreille. Je pensai que c était la flèche, j’appliquai donc des cataplasmes faits de substances digestives et attractives, espérant en moi - même que l’endroit allait se tuméfier, que j’aurais des indices de la flèche et que je pourrais inciser par dessus. Mais rien ne survint qui pût m’indiquer où elle était logée, de continuai l’application des cataplasmes pendant plusieurs jours et rien de nouveau ne survint. Cependant la plaie s’était cicatrisée et le malade resta quelque temps à désespérer de son extraction, quand un jour la flèche se fit sentir dans le nez. Il m’en fit part et j’appliquai, pendant plusieurs jours, un médicament irritant et caustique, de telle sorte que la plaie s’ouvrit. Je l’explorais et je sentis la petite extrémité de la flèche, le point où elle s’attache au bois. Je continuai à élargir l’ouverture par l’application du caustique, si bien que j’aperçut le bout de la flèche. Il y avait environ quatre mois que je traitais le malade. Enfin quand la plaie fut assez élargie et que je pus introduire des tenettes, je l’attirai, je la fis branler mais sans parvenir à l’extraire, je ne cessai pourtant d’employer tous les moyens, tous les artifices et tous les instruments, jusqu’à ce qu’un jour l’ayant saisie avec d’excellentes pinces dont je donnerai la description à la fin du chapitre, je la fis sortir et je pansais la blessure. Quelques médecins prétendent que les cartilages du nez ne se réunissent pas ils se sont néanmoins réunis, la plaie se cicatrisa, le sujet guérit parfaitement sans éprouver aucune gêne.

Je veux vous enseigner comment se fait l’extraction des flèches en certains cas, afin que ce soit pour vous un guide et une règle dans les cas dont je n’aurai pas parlé.

Les différents procédés d’extraction des flèches ne peuvent être décrits et exposés dans les livres . Cependant un praticien habile saura agir du petit au grand et par le connu il saura apprécier l’inconnu. Il instituera des méthodes nouvelles et des instruments nouveaux dans les cas extraordinaires, s il s’en présente, en s inspirant de son art lui - même.

Je dis donc que l’extraction des flèches, qui ont pénétré dans les organes et s’y sont fixées, peut se faire de deux manières, soit en tirant par le point où elles sont entrées, soit en tirant par le côté opposé.

Quant au procédé d extraction par le côté d’entrée, si les flèches se présentent dans un endroit charnu, il faut tirer dessus et les extraire. Si on ne le peut immédiatement, il faut attendre quelques jours jusqu’à ce que les chairs ambiantes entrent en suppuration et que l’extraction soit rendue facile. De même, si elles sont fixées dans un os et qu’elles ne veulent pas céder, il faut attendre quelques jours, recommencer chaque jour l’ébranlement et la traction et l’on finira par les extraire. Quand au bout de plusieurs jours elle résiste encore, forez tout au tour de la flèche avec un perforateur léger, dans la substance même de l’os, pour donner du large à la flèche enfin tirez et elle cédera.

Si la flèche s’est arrêtée dans un os de la tète et qu’elle ait pénétré dans un ventricule du cerveau, si l’on voit apparaître chez le malade quelques - uns des symptômes que nous avons mentionnés, il faut s’abstenir de 1’ extraction et attendre quelques jours jusqu’à ce que l’affaire soit jugée. En effet, si la flèche a traversé la membrane cérébrale, la mort ne se fera pas attendre.

Si la flèche est entrée seulement dans la substance des os, mais sans intéresser la membrane et que le malade ait résisté quelques jours, sans qu’il soit survenu d’accidents graves, il faut songer à pratiquer l’extraction.

Si elle est fortement fixée dans les os et qu’elle résiste à la traction, il faut forer tout autour comme je l’ai dit, puis l’extraire et panser la plaie jusqu’à la guérison.

Si la flèche s’est cachée dans un point reculé du corps, de manière à ne pouvoir être ni vue, ni sentie, allez à sa recherche avec un stylet si vous la rencontrez, il faut la retirer avec un instrument approprié. Si vous êtes empêché par l’étroitesse de la plaie et l’éloignement de la flèche et qu’il n’y ait là ni os, ni nerf, ni veine, incisez, de manière à élargir la plaie, à pouvoir atteindre la flèche et à l’extraire. Si elle a des oreillons, saisissez - les, dégagez - les de toutes parts des chairs qui leur sont adhérentes, et cela avec tous les soins possibles. Si vous ne pouvez vous débarrasser de ces chairs, cherchez à rompre ou à tordre les oreillons, puis vous les extrairez.

Dans vos efforts d’extraction, quel que soit l’endroit du corps où la flèche a pénétré, il faut exécuter avec les pinces des mouvements de rotation dans tous les sens, de manière à dégager la flèche mais agissez avec beaucoup de ménagements, dans la crainte de la rompre, ce qui en rendrait difficile la traction et la sortie.

Si vous ne pouvez l’extraire immédiatement, laissez - la quelques jours jusqu’à ce que les chairs ambiantes tombent en suppuration revenez ensuite à la charge et vous éprouverez moins de difficulté. S’il vous survient une hémorragie, employez les moyens que nous avons recommandés dans un chapitre spécial.

Gardez - vous bien d’intéresser une veine. un nerf ou un tendon employez toutes les précautions possibles pour dégager la flèche agissez avec prudence et persévérance, comme nous l’avons recommandé.

Il faut tâcher aussi, dans vos manoeuvres d’extraction, de placer le malade dans la position où il était quand il a reçu la flèche, cette position étant plus avantageuse si cela vous est impossible, donnez - lui la position que vous pouvez.

Quand on doit extraire la flèche du côté opposé à celui par lequel elle est entrée , il peut se présenter deux cas ou bien une portion de la flèche est déjà sortie ; ou bien on sent la pointe sous une saillie de la peau qu’elle soulève. Il faut inciser assez largement pour donner passage aux tenettes, on tire alors et on l’extrait facilement.

Si la flèche est retenue dans un os, il faut lui faire exécuter avec la main des mouvements de rotation, de telle sorte qu’en frottant contre l’os, elle élargisse sa cavité, puis on l’extrait. Si elle résiste, on la laisse quelques jours, puis on revient à la charge jusqu’à ce qu’elle cède à l’extraction.

Si le bois de la flèche lui est adhérent , il faut agir en même temps sur lui. S’il est tombé et que vous vouliez agir en poussant sur la flèche, il faut appliquer sur le bout un instrument creux, dont la cavité s’emboî­te sur la queue de la flèche. Si la flèche, au contraire, est creuse, on agira en faisant pénétrer l’instrument dans sa cavité. La sortie de la flèche se fera plus facilement.

Si la flèche était empoisonnée , vous enlèverez toutes les chairs avec lesquelles elle aura été en contact, si cela vous est possible. Vous panserez ensuite avec des médicaments convenables.

Si la flèche a pénétré dans la poitrine, dans l’abdomen, dans la vessie ou dans le flanc, mais peu profondément et de manière à être perçue avec le stylet si l’incision est possible, il faut inciser, en ayant soin de nintéresser ni veine ni nerf, puis on l’extraira. On appliquera une ligature sur la plaie, s’il est nécessaire, ensuite on pansera jusqu’à la guérison. Pour extraire les flèches on utilisera des pinces dont les extrémités ressemblent à un bec d’oiseau [tenailles d'Abulcasis] . Elles seront cannelées comme des limes, afin qu’en saisissant une flèche ou tout autre chose, on ne la lâche pas. On en aura de toutes dimensions  ( ... ) suivant les dimensions de la flèche et de plaie. (On utilisera également) des repoussoirs [impulsoirs], creux ou pleins ce dernier aura l’extrémité pleine comme un stylet, pour faciliter son introduction et son action sur les flèches creuses ( ... ).

[page mise à jour le 08/07/2015]

=